par Carla Boni

PAOLO BONI, DANS LES ROUAGES DE L’HUMAIN-PAYSAGE

Paolo est un peintre atypique, fils de paysan d’une zone semi-montagneuse du nord de la Toscane : le Mugello. Par un concours d’heureuses circonstances, il accède à l’enseignement des beaux-arts de Florence et est remarqué pour son talent par un des ses professeurs, Corrado Vigni, qui lui propose de travailler dans un coin de son atelier. C’est là qu’il rencontre sa future épouse, la photographe américaine Cuchi White lors d’un voyage en Italie de celle-ci. En 1954, ils décident ensemble d’émigrer en France, à Paris.

Paolo Boni a traversé la deuxième moitié du XXe siècle avec une œuvre artisanale, très originale, hors des sentiers connus. Il s’est battu toute sa vie pour créer au plus proche de son ressenti et surtout rester authentique, face aux tentations de digressions venues des modes artistiques qui l’entouraient. Jovial et modeste, ceux qui le connaissent peuvent en témoigner, il est toujours resté loin des coteries, s’excusant presque avec un petit sourire « l’important pour moi, c’est le travail dans l’atelier, pas de courir les vernissages et les cafés ». Malgré les nombreuses expositions en Europe et aux États-Unis, les acquisitions des musées, les galeries qui l’ont soutenu, son côté un peu ours solitaire se revendiquant autant artisan qu’artiste, sont sans aucun doute les raisons pour lesquelles cette œuvre n’a pas encore reçue toute la reconnaissance qu’elle mérite.

Son œuvre restera marquée par ses origines très proches de la terre et de l’humain. Ses sources d’inspirations paysages et figures humaines s’agrémenteront de son expérience d’ouvrier dans une usine spécialisée dans les instruments d’optique. Les rouages, les rivets, les talonnettes à chaussures, tout un bric-à-brac métallique glané dans  les quincailleries ou récupéré dans la rue lui serviront à fabriquer ses gravures et les formes plus oniriques des toiles des années soixante-dix. Son travail est parcouru par une recherche systématique des chemins qui mènent du figuratif à l’abstraction (années 40 à fin 60) en passant par son interprétation du cubisme et le retour progressif à une figuration influencée par son expérience dans le travail de la gravure et de la sculpture (années 70 à 90).

En regardant les premières toiles, se révèlent déjà les lignes de forces, les structures qui jalonneront de façon très explicite ce cheminement tout le long de sa vie. Ses débuts en peinture à l’huile montrent l’incessant travail en aller-retour sur la matière plus ou moins rugueuse, épaisse, plus ou moins lumineuse avec les influences perceptibles de Rouault et Cézanne. Puis par la couleur de Jacques Villon dans l’abstraction des années soixante où se retrouvent toujours les mêmes équilibres formels et son obsession du paysage.

En 1957 commence son travail de graveur. Très vite, il perce de trous les surfaces métalliques afin de permettre au papier de resurgir au milieu de la gravure, ce qui en fait un élément graphique à part entière et lui donnera plus tard l’appellation de « graphisculpture » en raison du relief ainsi obtenu. Ce travail de recherche se poursuit aussi dans les sculptures en marbre et les bas-reliefs, en structure de bois, patiemment recouverts de divers métaux : cuivre, laiton, aluminium puis acier. Il réalise aussi à cette époque toute une série de petites sculptures en fonte d’aluminium dans la même gamme esthétique.

Petit à petit, ce travail graphique et sculpté est libérateur. Il influence de façon décisive son travail pictural d’abord par l’ajout de matières autres créant des dénivelés (années 60 à 65), puis par un changement total de mise en espace aidé par la légèreté de l’emploi de la toute nouvelle peinture acrylique (années 70 à 80).

Les premiers pas de l’homme sur la lune en juillet 1969 l’impressionne profondément. Cet événement ouvre une parenthèse dans son œuvre, il quitte les personnages et le paysage. Il s’engage pour quelques années dans une série d’œuvres peintes et gravées figurant les avions, les cibles, les pistes d’atterrissages et d’étranges objets flottants dans l’espace. Avec la peinture acrylique, arrive aussi l’influence de la peinture de la renaissance italienne dans les perspectives, dans l’emploi des labyrinthes, des rayures, des damiers et de l’utilisation de couleurs plus vives. Pendant toutes ces années, parallèlement à son travail pictural, il continuera à faire des « graphisculptures ».

L’humain, le paysage réapparaissent d’abord dans des tableaux aux techniques mixtes : peinture, collages de papiers, tarlatane et crayon feutre. L’attrait du relief refait surface sous la forme de bois peints découpés, bas-reliefs et sculptures, dont l’intense créativité s’enrichit des expériences passées (années 90 à 2004) et constituera l’essentiel de ses dernières œuvres.

Carla Boni avril 2013